19.07.2010

La confusion des sentiments

Nouvelles belges à l'usage de tous.jpgLes Nouvelles belges à l’usage de tous, parues naguère chez Luc Pire à Bruxelles dans la collection « Espace Nord », rassemblent, choisis par René Godenne, des textes courts rédigés par la crème de nos écrivains : Camille Lemonnier, Georges Rodenbach, J.H.Rosny aîné, André Baillon, Charles Plisnier, Georges Simenon, Michel de Ghelderode, Franz Hellens, Thomas Owen, Jean Ray, Marcel Mariën, Marcel Thiry, Dominique Rolin, Nicolas Ancion, Vincent Engel et Grégoire Polet, ainsi que par quelques « deuxièmes couteaux » fameusement affutés : Louis Delattre, Jacques Sternberg, Madeleine Pierson-Piérard, Georges Thinès, Michel Lambert, Michel Host, Pierre Mertens, Colette Nys-Masure et Yves Wellens. Le caléidoscope ainsi construit donne une image composite de l’imaginaire tel qu’on le couche sur le papier au « pays du surréalisme » (les rapports avec la représentation du réel y passent par un usage [dé]construit de la langue française, selon lequel le respect des règles lexicales et syntaxiques débouche, fatalement parfois, sur la transgression des codes perceptifs et sentimentaux). Qu’il s’agisse de l’intrusion du malheur dans la vie de quelques paysans, d’un homme qui éprouve le sentiment désagréable d’être suivi par un autre jusqu’à ce qu’ils se retrouvent face-à-face, d’un autre qui découvre la plus belle nuque du monde, du curieux don d’un peintre, du destin tragique d’un révolutionnaire bulgare au début du XXe siècle, de masques carnavalesques, de la terrible vengeance d’un pêcheur de perles victime de la cupidité d’un aventurier, d’un étrange numéro de téléphone, d’une brève rencontre, d’un musée de l’automobile pas comme les autres, de l’irruption d’un pauvre dans un restaurant cossu, de réminiscences de pique-nique en famille, de l’inconfort de porter un nom connu ou de la description du jour où la Belgique a disparu…

Bernard DELCORD

 

Nouvelles belges à l’usage de tous, sous la direction de René Godenne, préface de Vincent Engel, Bruxelles, Éditions Luc Pire, collection « Espace Nord », septembre 2009, 448 pp. en noir et blanc sous couverture brochée en quadrichromie, 8 €

 

07.07.2010

Toute une bibliothèque en feu…

Les dessous de la littératureOn se souvient des trois extraordinaires séries de pastiches littéraires publiées en 1908, 1910 et 1913 par Paul Reboux (1877-1963) et Charles Müller (1877-1914) sous le titre
« À la manière de… », des textes qui firent sourire des générations de lecteurs tant les travers et les tics d’écriture des auteurs ciblés étaient rendus avec une malicieuse justesse et un évident esprit d’à-propos. Quelques tentatives leur succédèrent, mais qui ne leur arrivèrent pas à la cheville, et l’on croyait le genre définitivement abandonné. Or, ne voilà-t-il pas qu’une jeune professeure, Christine Brusson, véritable Han van Meegeren des lettres françaises (vous savez bien : c’est le peintre hollandais, roi des faussaires, qui vendit un Vermeer de sa fabrication, « Le Christ et la parabole de la femme adultère », à Hermann Göring durant la Seconde Guerre mondiale), vient de faire paraître aux Éditions des Équateurs à Sainte-Marguerite sur Mer un époustouflant recueil intitulé Les dessous de la littérature pour lequel elle a rédigé la scène ou le fragment érotique qui manquait dans l’œuvre de 32 auteurs classiques comme Chrétien de Troyes, Charles d'Orléans, Jean de Sponde, Théophile de Viau, Montesquieu, La Bruyère, Pascal, Rousseau, Laclos, Hugo, Chateaubriand, Balzac, la comtesse de Ségur, Baudelaire, Nerval, Flaubert, Jules Verne, Rosny Aîné, Alfred Jarry, Raymond Radiguet, Marcel Proust...
À chaque fois, avec une maestria à couper le souffle, elle a ressuscité le ton, la prosodie, la métrique, la syntaxe et le vocabulaire propre au texte copié, qui prend sous sa plume un tour nouveau, qu’il s’agisse de l’explication du Graal par Perceval, de pensées nouvelles de Blaise Pascal sur l’amour de Dieu, d’une leçon de vocabulaire français dans les Lettres persanes, du viol d’Esméralda par l’archidiacre Claude Frollo dans Notre-Dame de Paris, d’une scène de voyeurisme dans Les Confessions, de la perte de sa virginité par Atala au cours d’une nuit d’orage, d’une rêverie érotique de Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale, d’un accouplement bestial dans La Guerre du Feu, du mariage d’une poupée dans Les Malheurs de Sophie, de la description d’un « orgasmomètre » dans Vingt mille lieues sous les mers
Un livre magistral !
Bernard DELCORD

Les dessous de la littérature par Christine Brusson, Sainte-Marguerite sur Mer, Éditions des Équateurs, mai 2010, 268 pp. en noir et blanc au format 13,7 x 19,8 cm sous couverture brochée en couleurs, 19,00 € (prix France)

02.07.2010

Exit Patrick Virelles

Patrick VirellesL’un de nos meilleurs auteurs s’en est allé sur la pointe des pieds, le 30 juin dernier, dans l’indifférence quasi-générale de ses compatriotes, qui devraient s’en mordre les doigts tant l’œuvre de cet « anarchiste sybarite », ainsi qu’il se définissait lui-même, mérite rigolade et respect (ce qui, en Belgique, s’avère conciliable et même complémentaire pour définir le talent).
En quatrième de couverture de son roman Peau de vélin (1993), celui qui fit paraître ensuite Les grilles du parc Monceau (1998), Les pigeons de Notre-Dame (2001), Un puma feule au fond de ma mémoire (2004) et Bestiaire impertinent (2005) donnait un aperçu de son curriculum vitae : « Patrick Virelles, né à Bruxelles en 1939, a été tour à tour conducteur de pousse-pousse, vendeur de fleurs à la sauvette, pion, attaché à la direction d'une importante firme commerciale d'Anvers, conférencier, animateur d'une maison de la culture, administrateur de divers théâtres et cabarets littéraires, directeur d'un musée de figurines historiques, etc. ». Excusez du peu ! À quarante ans, il avait en outre décroché à l'U.C.L. une belle peau d’âne, en l’espèce une brillante agrégation en sciences théâtrales, arts du spectacle et animation culturelle, qui ne donna d’ailleurs aucune apparence pontifiante à ses écrits que l’on peut situer au carrefour de ceux de Michel de Ghelderode, Achille Chavée, Louis Scutenaire, Fernand Crommelynck, Jean Muno et Marcel Moreau.
Membre de la « Confrérie des Chevaliers du Taste-Fesses », Patrick Virelles publia un petit essai en 2004, que nous avons eu le plaisir de recenser à l’époque dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique bruxellois PAN, mort lui aussi en 2010…
Nous ne résistons pas au plaisir de recopier ici notre chronique d’alors, en guise d’hommage et de salut à l’un de nos écrivains imaginatifs des plus remarquables – et, hélas, des moins remarqués…
Bernard DELCORD

La chronique ci-dessous a paru le 11/02/2004 dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique bruxellois PAN :

Le prose en 555 variationsAyant remarqué qu'il n'existe, en français, qu'une vingtaine d'équivalents du mot « cœur », PatrickVirelles, à qui l'on doit l'extraordinaire Les Grilles du Parc Monceau, a poursuivi ses investigations et découvert 555 appellations... du derrière !
Il nous les détaille ici, force citations d'auteurs à l'appui, et non des moindres : Apollinaire, Beaumarchais, Céline, Froissart, La Fontaine, Paraz, Rabelais, Rimbaud, Verlaine, Villon, Kiki de Montparnasse... Sans oublier Brassens, bien entendu, et Pierre Perret, Alphonse Boudard, Jean Yanne, Victor Hugo... Plus quelques apocryphes comme Jack Lang, le grand Larousse, Pie XII, Néron, Elio Di Rupo... Bref, que du beau slip !
S'ensuit une véritable leçon de gai (!) savoir, où l'on retrouve les assises de la véritable culture, celle des observations sagaces (on peut « avoir le cul rond et faire des étrons carrés »), étymologiques (« se mettre le doigt dans l' œil » n'a pas exactement le sens que l'on croit dans les salons où l'on cause...), historiques (le « bourdalou » est un petit pot de chambre utilisé par les dames de la cour du Roi-Soleil durant les interminables sermons du Père Bourdaloue ; par extension, ce mot désigne le derrière d'une femme de qualité), musicales (Joseph Pujol, dit le Pétomane, avait de la conversation et de la répartie, détaillées par l'auteur), voire politiques (Georges Clemenceau, qui était médecin, s'est
exclamé : « Ma plus belle opération chirurgicale ? J'ai pris vingt trous du cul et j'en ai fait un ministère », ce qui prouve que Guy Verhofstadt n'a rien inventé...).
L'ouvrage est dédié à la mémoire de Léo Campion, l'un des fondateurs de PAN, abondamment cité, et conclu par Jean-Pierre Verheggen, peut-être le plus talentueux de nos écrivains, qui s'est bien évidemment fendu d'un « A posteriori » (qui, à lui tout seul, mériterait l'achat du bouquin !).
Ces deux références valent leur pesant de pain de fesse, non ?
PANTHOTAL

Le prose en 555 variations par Patrick Virelles avec la complicité de Jean-Pierre Verheggen, Bruxelles, Éditions Le grand miroir, janvier 2004, 196 pp. en noir et blanc au format
11 x 19 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 8 € (prix Belgique et France)

27.06.2010

Un Nostradamus belge

L’Afrique Centrale dans cent ansMagistrat au Congo Belge (il fut conseiller à la cour d’appel d’Élisabethville, au Katanga) et illustre inconnu de l’histoire des lettres de langue française, l’Ixellois Paul Salkin (1869-1932) est l’auteur d’un roman époustouflant publié en 1926 chez Payot à Paris dans une collection scientifique, sorte d’apax visionnaire intitulé L’Afrique Centrale dans cent ans dans lequel il imagine, sur le mode du fantastique et de la science-fiction à la manière de chez nous, la situation de notre colonie au début du XXIe siècle. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur a le regard perçant quand, avec 35 à 75 ans d’avance, en plus des troubles de la décolonisation, d’une guerre en Algérie, de la création de l’ONU et de l’instauration de l’Union européenne avec Bruxelles pour capitale, il pressent pour le Congo l’indépendance et son lot de révoltes, l’émergence des nationalismes régionaux, les tentations de « recours à l’authenticité » en butte à celles d’occidentalisation à tout va, le potopoto actuel des religions (dans un salmigondis de catholicisme, de protestantisme, de kimbanguisme, d’islam et d’animisme) et la mise au pas des uns et des autres par un pouvoir autoritaire…En 2002, à l’initiative de Marc Quaghebeur, cet ouvrage passionnant était reparu aux Archives et Musée de la Littérature à Bruxelles, avec une belle préface de l’historien congolais Isidore N’Daywel è Nziem (qui tient Paul Salkin pour un homme « doté d’une perception exacte des enjeux de l’histoire (…) tels que les perçoivent les Congolais contemporains »), mais ce retirage s’était épuisé rapidement. Or voilà qu’il ressort ces jours-ci chez le même éditeur, dans le cadre des manifestations diverses qui accompagnent le cinquantenaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo. Une belle initiative et une magnifique occasion de (re)découverte d’un texte abracadabrantesque !
Bernard DELCORD

L’Afrique Centrale dans cent ans par Paul Salkin, avant-propos de Marc Quaghebeur, préface d’Isidore N’Daywel è Nziem, Bruxelles, Archives et Musée de la Littérature, mai 2010, 160 pp. en noir et blanc au format 14,8 x 21,5 cm sous couverture brochée en couleur, 14 € (prix Belgique)

13.06.2010

Le despote des âmes

CHICHERupture, deuil, divorce, chômage, la jeune femme qui se présente à Victor Grandier, psy-gourou aux méthodes prétendument révolutionnaires, a perdu tous ses repères. Une proie idéale pour ce dernier qui, en trois semaines de séances intensives, lui promet de la « nettoyer » de son traumatisme et de lui procurer « un bienfait immédiat et durable ». Mais cette renaissance annoncée à un double coût : le prix exorbitant des entretiens (80 euros par quart d’heure) mais aussi et surtout le prix qu’elle va devoir payer de sa personne. Car il lui faut en effet accepter un pacte draconien avant de s’engager dans cette thérapie: isolement complet (amis, famille, proches, médias), alimentation extrêmement pauvre, nuits écourtées, séances de cinq heures nue sur un canapé. Des conditions qui devraient faire fuir tout un chacun mais que le thérapeute rend acceptables grâce à ce jeu de charme machiavélique auquel il se prête : dans son regard, la patiente se sent pour la première fois exister, ancrée à la vie. Quelqu’un est là pour elle, « pour son bien », et cela justifie alors à ses yeux ces multiples sacrifices. Des sacrifices qui n’ont en réalité d’autres buts que de l’assujettir, l’affaiblir physiquement et psychologiquement pour lui ôter toute force de rébellion, tout discernement, pour l’isoler afin que personne ne l’alerte sur le côté malsain, dangereux et anormal de ces pratiques.
Un mécanisme de manipulation mentale terrifiant fait de séduction, de soumission, d’isolement, d’addiction. Jusqu’à la destruction…
Victor Grandier, véritable despote des âmes, accroit ainsi son emprise sur elle, au point de la convaincre être possédée par le démon, de la faire basculer dans la folie.
Parviendra t-elle à s’enfuir de cette geôle mentale qu’il a érigée ? Se retrouvera t-elle ?
Dans ce roman rédigé avec une plume alerte, un style d’une grande fluidité, Sarah Chiche montre avec force combien personne n’est à l’abri d’un tel piège : un être à priori doué de raison peut de fait verser dans la folie. L’inenvisageable devient réel. Et cette manipulation mentale n’est pas seulement le fait de psys-gourous aux pratiques sectaires, mais de toute personne qui, sous couvert d’agir pour le bien de l’Autre, jouissant du pouvoir destructeur et anxiogène qu’elle peut exercer sur lui, s’engouffre dans ses failles pour asseoir sa force et se rendre indispensable, omniprésente.
Avec ce texte phagocytant, l’emprise est ici totale : celle de Victor Grandier sur sa patiente, mais aussi… celle de ce roman sur le lecteur !
Alors, elle laissa partir sa douleur. Elle rangea cette histoire avec les autres qui tannent le cœur et fanent les chairs : l’expérience.
Karin FLEJO

L'emprise, Sarah Chiche, Grasset, mars 2010, 181p., 15€00.

Une référence indispensable

Petit Futé 2010 de la République démocratique du CongoPubliée dans le cadre de l'année du cinquantenaire de l'indépendance, l’édition 2010 du guide Le Petit Futé de la République démocratique du Congo, qui est parue à Bruxelles aux Éditions Neocity, a été rédigée avec brio par Médard Tambwe Mangala, un fin connaisseur de sa vaste patrie et de sa grande complexité. Dans son ouvrage, très documenté et abondamment illustré, point de nostalgie, de polémiques ou de leçons de morale, mais la simple volonté de montrer, sans complaisance ni agressivité, que le Congo est vivant, que la dimension de son territoire, la jeunesse de sa population et son extraordinaire potentiel, tant agricole qu’économique ou touristique, constituent de beaux atout pour son futur. On trouvera sous sa plume, à propos du Bas-Congo notamment, une foule d’informations historiques, géographiques, culturelles et pratiques permettant au voyageur de se lancer à la découverte du plus grand (et, selon nous, du plus beau) pays francophone du monde, où la magie est partout et se prolonge sans fin dans les souvenirs de ceux qui ont eu un jour la chance d’y vivre ou de le visiter.
Bernard DELCORD

Le Petit Futé 2010 de la République démocratique du Congo par Médard Tambwe Mangala, Bruxelles, Éditions Neocity, collection « Country Guide », janvier 2010, 360 pp. en quadrichromie au format 12 x 20,5 cm sous couverture brochée en couleur, 15,95 €

11.06.2010

Au cœur des ténèbres

Correspondance de Michel de Ghelderode 1958-1960Le neuvième tome de la Correspondance de Michel de Ghelderode établie et annotée par le professeur honoraire de la KUL Roland Beyen vient de paraître à Bruxelles, coédité par Luc Pire et les Archives & Musée de la Littérature. Il couvre la période entre 1958 et 1960, celle de la relative
« réhabilitation belge » du père de La Farce de la Mort qui faillit trépasser (1925), d'Escurial (1927), de Barabbas (1928), de Pantagleize (1929), de La Balade du Grand Macabre (1934), de Hop Signor ! (1936), de Sortilèges (1941), période dont l'événement majeur est l'hommage rendu par la Ville d'Ostende au dramaturge le 16 juillet 1960 au Casino-Kursaal, suivi de la représentation de Masques ostendais (une pièce de 1934) par le Jeune Théâtre de l'Université Libre de Bruxelles et d'une exposition documentaire dans la « Maison de James Ensor ».
Michel de Ghelderode, né Adémar Adolphe Louis Martens en 1898 et mort en 1962, avait en effet quelque peu fricoté avec l’Ordre Nouveau entre 1940 et 1943, ce qui lui valut et lui vaut encore en Belgique un certain ostracisme, en dépit de ses succès d’après-guerre sur les planches parisiennes et sur la scène mondiale. Auteur prolifique, ce créateur d'un univers fantastique et inquiétant, souvent macabre, grotesque et cruel, a écrit plus de soixante pièces de théâtre (dont certaines pour marionnettes), une centaine de contes, de nombreux articles sur l'art et le folklore et une impressionnante correspondance de plus de 20 000 lettres, véritable mine d’or pour les fans de l’écrivain , certes, mais aussi pour les historiens de la littérature et de la culture belges de l’entre-deux-guerres. Dans ce tome 9, on trouve en effet notamment de passionnants échanges de courrier, empreints de cette solennité ténébreuse qui est la marque de fabrique du maître ixellois, avec Alain Bosquet, Jean Ray, Marie Gevers, Jean Mogin, Lucienne Desnoues, André Blavier, Robert Guiette, Roger Bodart, Serge Creuz, Joseph Hanse, Pierre della Faille, Paul Danblon, ou avec un autre réprouvé, Gabriel Figeys alias Mil Zankin, son ami d’enfance. Des feux d’artifice de mots, d’images et de couleurs à faire parfois pâlir Jérôme Bosch !
Bernard DELCORD

Correspondance de Michel de Ghelderode 1958-1960 établie et annotée par Roland Beyen, Bruxelles, coédition Luc Pire et Archives & Musée de la Littérature, 2010, collection
« Archives du futur », 784 pp. en noir et blanc au format 15 x 21,5 cm sous couverture brochée en couleur, 40 € (prix Belgique)

06.06.2010

Un dîner de pas cons…

La nuit du mondeDans son excellent roman intitulé La nuit du monde (Paris, Éditions du Seuil), l’écrivain belge Patrick Roegiers imagine tout d’abord que Marcel Proust (10 juillet 1871–18 novembre 1922) et James Joyce (2 février 1882–13 janvier 1941) ont dîné ensemble au Ritz le 18 mai 1922, initiant ce soir-là une brève amitié fondée sur l’estime et la puissance créatrice. À cette date, l’auteur d’À la Recherche du Temps perdu et celui d’Ulysse sont au faîte de leur œuvre et Patrick Roegiers se fait une fête de comparer la destinée de ces magiciens du verbe et de la construction romanesque, dont les textes se répondent comme un volcan et un océan sur la planète des lettres. La seconde partie du livre, qui se passe au Père-Lachaise, raconte les funérailles de Proust (qui, comme Charles-Quint, y assiste bien vivant) auxquelles se pressent ses pairs Homère, Dante, Shakespeare, Montaigne, Molière, Diderot, Tchekhov, Balzac, Stendhal, Flaubert, Baudelaire, Rimbaud, Jarry, Feydeau, Kafka, Calvino, Genet, Perec, Barthes et tutti quanti, aux côtés de Joyce. L’occasion, on s’en doute, d’un bien bel hommage ! Auquel, en toute humilité et en tant que lecteur enthousiaste, nous nous associons avec une profonde sympathie…
Bernard DELCORD

La nuit du monde par Patrick Roegiers, Paris, Éditions du Seuil, collection « Fiction & Cie », janvier 2010, 173 pp. en noir et blanc au format 14 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 18 € (prix France)

Un singulier colloque singulier…

Confidences à AllahPour un coup d’essai, ce fut un fameux coup de maître !
Le premier roman (elle en a, depuis lors, fait paraître un autre intitulé Mon père est femme de ménage, chez le même éditeur) de la jeune auteure française d’origine marocaine Saphia Azzeddine s’intitule Confidences à Allah (Paris, Éditions Léo Scheer) et c’est une vraie bombe que la narratrice, répondant au joli prénom chantant de Jbara, y lance contre sa condition de femme opprimée en terre d’Islam, une bombe qui revêt la forme d’un long monologue enragé et fiévreux, destiné à son Dieu et unique confident. Elle Lui raconte sa vie, la misère, le mépris, son père ignorant et brutal qui la traite en servante, les hommes qui la traitent en objet, la découverte progressive du pouvoir de la beauté, la prostitution, la prison, le désir d'ailleurs…
Le ton est direct et cru, et l’humour acéré et ravageur, dès l’incipit : « Tafafilt c’est la mort et pourtant j’y suis née. Je m’appelle Jbara. Il paraît que je suis très belle mais je ne le sais pas. Ça me fait une belle jambe à moi d’être belle. Je suis pauvre et j’habite dans le trou du cul du monde. Avec mon père, ma mère, mes quatre frères et mes trois sœurs. Ça baise comme des salauds chez les pauvres, parce que c’est gratuit… ».
Mais ce récit, pour violent et brutal qu’il soit, mène à la rédemption de l’excipit : « Ce qui anime ma foi, c’est de T’aimer. T’aimer m’a permis de m’aimer et m’aimer m’a permis d’aimer. Le bien et le mal n’existent pas. Tu es bien trop subtil pour ça. Allah, Tu n’es que nuances et c’est pour ça que je T’aime », s’exclame en effet la narratrice, devenue à sa manière une sorte de Simone Weil (1909-1943) en djellaba…
Ce roman a fait l'objet d'une adaptation théâtrale au Festival Off d'Avignon en 2008 avec, dans le rôle de Jbara, Alice Belaïdi. En raison du succès remporté, la pièce a été jouée au Théâtre du Petit-Montparnasse au printemps 2009 avant d'être à nouveau jouée à guichets fermés au Festival Off d'Avignon en 2009. Ce spectacle est actuellement en tournée en France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg, jusqu'en septembre 2010. Déjà récompensée pour ce rôle en 2009 avec le Prix de la révélation théâtrale de l'année décerné par le Syndicat de la critique, l'actrice Alice Belaïdi a remporté le Prix de la révélation théâtrale féminine aux Molières 2010.
Bernard DELCORD

Confidences à Allah par Saphia Azzeddine, Paris, Éditions Léo Scheer, janvier 2008, réédition avril 2010, 146 pp. en noir et blanc au format 12,5 x 19 cm sous couverture en bichromie et à rabats, 15 € (prix France)

02.06.2010

Chut ! On shoote…

Enfants de la balleSaisissant l’opportunité de la mise en jeu de la Coupe du monde de football 2010 en Afrique du Sud, les Éditions JCLattès à Paris ont sorti un recueil collectif de nouvelles consacrées au ballon rond et rédigées par onze auteurs du continent sud-européen réunis autour d’Abdourahman A. Waberi dont nous avons déjà dit ici tout le bien que nous pensions de son amusant roman intitulé Aux États-Unis d’Afrique paru chez le même éditeur. Ce recueil s’intitule Enfants de la balle et on y trouve des textes passionnants, tantôt hilarants et tantôt tristes, d’écrivains venus d’Algérie (Yahia Belaskri & Anouar Benmalek), du Maroc (Laila Lalami), du Soudan (Jamal Mahjoub), du Togo (Kangni Alem) , du Nigeria (Uzor Maxim Uzoatu), de l’île Maurice (Ananda Devi) et d’Afrique du Sud (Mark Behr), sans oublier le Congo Brazzaville, bien entendu (Alain Mabanckou & Wilfried N’Sondé). Pour ce dernier pays, la contribution de Wilfried N’Sondé, Ballon de poussière, poignante à souhait, raconte les déboires d’un jeune Africain recruté par un chasseur de têtes (ou plutôt de pieds) nommé Pitt Van den Berg qui l’amènera en Belgique après lui avoir fait miroiter, pour mieux l’exploiter financièrement, un brillant avenir dans un grand club de la capitale européenne. L’histoire se termine en Allemagne, au chômage… Comme (presque) toujours !
Bernard DELCORD

Enfants de la balle, Nouvelles d’Afrique, nouvelles de foot, ouvrage collectif, Paris, Éditions JCLattès, mai 2010, 218 pp. en noir et blanc au format 13 x 20,5 cm sous couverture brochée en bichromie, 17 € (prix France)

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