09.11.2009

Gwenaëlle Aubry, prix Femina 2009

AUBRYVous avez dit « roman » ? Là encore, on frise le code du genre par convention commerciale alors que ce « récit », usant de la déclinaison alphabétique en 26 séquences, d’Artaud à Zelig, relève bonnement de la remémoration, certes très déconstruite et de la meilleure façon, des relations de l’auteure avec son père aux multiples visages. S’il y a certes un projet de roman, là-dedans, lancé par le père sur le dossier de son journal personnel portant l’inscription « à romancer », ce serait trop dire que ledit roman est bel et bien abouti « comme un roman ». Mais un vrai livre est là, chronique aux voix alternées, tissage de citations du père schizophrène luttant contre la dépersonnalisation, et de sa fille philosophe et romancière, marchant à tâtons vers le cher inconnu. Parfois un peu trop « écrit », disons un peu trop « littéraire », ce livre touche en profondeur et beaucoup plus simplement, dans un dialogue parfois bouleversant.
Jean-Louis KUFFER

Personne, Gwenaëlle Aubry, Mercure de France, août 2009, 15€00.

04.11.2009

L'exil est un poème

laferriereAu premier regard, on pourrait être décontenancé par la forme de ce récit se déroulant sur la page comme un poème en vers libres, mais la substance émotionnelle de celui-ci, le souffle qui le traverse immédiatement, la cadence, le rythme et le jeu des images emportent le lecteur de la manière la plus immédiate et la plus naturelle. L'écrivain quinquagénaire, exilé depuis 1976, est soudain frappé par la nouvelle de la mort solitaire de son père, dans l'immensité de New York où, vieux révolutionnaire, il était lui aussi en exil d'opposant à la dictature haïtienne. Après une virée plein nord dans le froid et la neige, le fils revient à Montréal et bascule dans une vaste remémoration faisant alterner les séquences nostalgiques de son enfance et de sa jeunes en Haïti, et celles de la vie qui continue, ponctuées d'observations sur ce qu'est devenu le monde et ce qu'il est devenu lui-même, écrivain soucieux de son identité et brassant la réalité à pleines mains. Dans la filiation directe et revendiquée de Césaire en son Cahier du retour au pays natal, Dany Laferrière fait ici retour sur lui-même tout en parlant au nom de tous ceux qui ont été arrachés, de gré ou de force, audit pays natal. Un épisode déchirant entre tous: celui où il tambourine à la porte de son père, claquemuré dans sa chambre de Brooklyn, qui hurle, désespéré, qu'il n'a jamais eu ni fils, ni femme ni pays...
Jean-Louis KUFFER

L'énigme du retour, Dany Laferrière, Prix Medicis 2009, Grasset, août 2009, 300p, 18€00.

02.11.2009

Un roman français de Beigbeder, Renaudot 2009

BEIGBEDERLe dernier Beigbeder, couronné par le Renaudot, a divisé la rédaction. A la déception du Dr Corthouts succède l'enthousiasme d'Apolline Elter.

Contre :
Ahlala. Fred, je l’aime bien. Oui. Lorsqu’il prend la pose sur la plateau de Canal + ou qu’il s’amuse à mettre notre époque en boite, au fil de magnifiques mises en abîme où les publicitaires shootés et les femmes faciles défilent comme à la parade entre deux name-droping bien casse burnes pour le landerneau du show-bizzzzz. C’est blinquant, c’est drôle et surtout cela dit pas mal de choses sur notre époque. Mais là, Fred, je dois bien avouer que j’ai trouvé la lame un peu émoussée. Tu me diras que tu préviens dés le départ. Tu vas te retourner sur une enfance plutôt banale, tu avoues que tu as plutôt vécu le cul dans le beurre et que tes jérémiades risquent de passer pour les braillements un peu ridicules d’un pauvre petit garçon riche qui n’ose pas regarder la réalité en face. Et surtout tu t’empresses à tour de pages d’accuser, de façon un peu bateau tu en conviendras, la société, l’évolution des mœurs ou encore les résurgences psychanalytiques de tous tes maux. Ce que j’ai adoré dans ce roman c’est lorsque tu t’accuses d’avoir été un enfant avec un esprit d’adulte… Puis un adulte avec un esprit d’enfant. Je n’ai pas ton sens de la formule, mais tu te souviens du passage, je suppose ?Ailleurs, c’est toi qui hurle aussi que les parents s’explosent l’esprit à force de tout sacrifier à leur progéniture, de s’oublier dans un obligatoire sacrifice sur l’autel de la génération qui vient. Tu ne m’en voudras donc pas de reprendre l’argument et de ne pas sacrifier mon esprit critique et mon plaisir de lecteur à l’enfant-gâté de la littérature qui a rédigé ce roman français. Il y a des fulgurances dans tes pages de rentrée Fred, des vrais morceaux de tendresse et d’émotion. Mais il y aussi des accès de nombrilisme fatiguant, des croisades puériles, des clichés que tu as toi-même trop bien explosés/exposés dans tes autres romans. Je crois que tu as écrit ce roman avec sincérité, mais avec le nez collé contre le rétroviseur… Du coup,la route devant, l’intérieur de la berline, le décor, tout ça. C’est de l'écriture automatique, de la provoc’ de prisu et du bon mot en boîte.
Je voudrais bien que tu oses, Fred. Ecrire un autre livre de Beigbeder. Comme Windows of The World tiens…
Chris Corthouts

- Objection, votre Honneur, c'est un récit. Le récit d'une enfance vécue. Celle de Frédéric Beigbeder, balancé entre les us d'une bourgeoisie excentrique et ceux d'une aristocratie fauchée.
- Oui mais avec l'amnésie qu'il revendique, sur tout ce qui a trait à son enfance, on peut imaginer que l'auteur a forgé une histoire autour d' éléments rapportés.
Il demeure que je n'aurais jamais pensé prendre tant de plaisir à lire cette petite perle de la rentrée littéraire. De quoi réconcilier les fans de Beigbeder et ceux qui ne le sont pas (encore).
J'aimerais qu'on lise ce livre comme si c'était mon premier.
Motif fédérateur: l'arrestation de l'auteur, un soir de janvier 2008, tandis qu'il consomme quelque stupéfiante poudre. D'une garde-à-vue humiliante dont il fera une description sans concession, hyperbolique et drôle à la fois, Beigbeder cherche mentalement la liberté, celle de la mémoire retrouvée. Des pans de son enfance lui reviennent à la lueur patibulaire de la cellule.
Mon enfance n'est ni un paradis perdu, ni un traumatisme ancestral. Je l'imagine plutôt comme une lente période d'obéissance.
L'occasion d'un auto-portrait sincère, plutôt réaliste, à première (garde à ) vue. Ce Peter Pan de notre littérature en devient pour le coup, très attachant. Et puis une vraie révolte face à des conditions infectes de détention.
On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas que l''on va s'en remettre.
Comment, en effet, survivre à une enfance protégée dans les paisibles quartiers de Neuilly-sur-Seine, au divorce de ses parents, au sentiment d'admiration qu'on porte à son frère et qui vous pousse à la rébellion, ...?
Comment surtout se situer face au temps qui passe?
Depuis, je n'ai cessé d'utiliser la lecture comme moyen de faire disparaître le temps, et l'écriture comme moyen de le retenir.
Apolline Elter

Un roman français
, Frédéric Beigbeder, Grasset, août 2009, 281p., 18€00

08.10.2009

Prix Nobel de littérature 2009 en direct

hertabwSurprise. Alors que les observateurs penchaient vers Amos Oz, Philip Roth ou Joyce Oates, c'est l'écrivain roumaine de langue allemande, Herta Müller qui remporte le Prix Nobel 2009 de littérature (vous avez pu assister à la proclamation en direct ici même grâce à la webcam du Nobel Prize). Pour la petite histoire, les parieurs avaient une nouvelle fois, fait bizarrement passer la cote de cet outsider de 50 à 6 contre 1.
Par contre, pour la grande histoire, il vous faudra chercher et/ou patienter avant de trouver des livres d'Herta Müller en français. Restent quelques folios parus il y a plus de 10 ans.

MULLER FOLIO

21.12.2008

Prix du Livre européen : deuxième

JUDTAprès un premier prix du Livre européen fortement marqué politiquement envers une Belgique en difficulté institutionnelle (cliquez sur la couverture et la photo), on attendait beaucoup de cette deuxième _je n'ose pas dire session_ édition.
S'il ne s'agit pas d'un roman que le jury présidé par Jorge Semprun a élu, ce livre fleuve du journaliste britannique Tony Judt mérite l'attention de tous.
Après la guerre raconte, analyse et met dans une perspective encore inédite la reconstruction de TOUTE l'Europe au cours des soixante dernières années. Dans cette fresque où tout se tient depuis les Balkans jusqu'à l'Oural en passant par les pays de la CECA, Tony Judt nous fait descendre dans les ruines de l'Europe de l'Ouest et de l'Est après la seconde guerre mondiale. Retour de nazisme, retour du communisme, Après la guerre est un immense tourbillon de nations et de nationalités sorties du chaos à des époques et en des lieux bien différents. Ce phénomène que seules les années rendront clair et net dans un chapitre de livres d'Histoire valait bien un premier récit, gigantesque.
Découvrez-le !

  JORGE SEMPRUN - Brice Depasse

Sans titre14Après guerre : Une histoire de l'Europe depuis 1945, Tony Judt, Ed Armand Coli, septembre 2007, 1018p.

Photo : Edouard Smekens

16.12.2007

Diane Meur, Prix Rossel 2007, chez Libris

DIANE MEURDiane Meur a reçu le Prix Victor Rossel 2007 (le plus prestigieux des prix littéraires belges qui fêtra ses 70 ans l'an prochain) et le Prix Rossel des jeunes (deux jurys de génération différente tombent d'accord simultanément) pour "Les vivants et les ombres", un excellent roman-fleuve qu'elle vient de publier chez Sabine Wespieser.
« Il s'agit d'une saga familiale dont le narrateur est une maison. Cette originalité a plu aux membres du jury. L'histoire se déroule dans une région pas connue, la Galicie, au travers de plusieurs générations mais le lecteur ne s'ennuie jamais car il y a sans cesse des rebondissements. Les deux jurys ne se sont d'ailleurs pas concertés. Ces deux prix prouvent que ce livre qui s'ouvre vers le rêve est destiné à un public divers », a déclaré le secrétaire du jury Rossel.
Diane Meur sera en signature chez Libris Louise ce jeudi 20 décembre à 15 heures : Espace Louise, 40-42 avenue de la Toison d'Or, Bruxelles (Tél : 02/511.64.00).
La séance de signatures sera précédée d'un débat que Nicky Depasse animera avec l'auteure.

«Les vivants et les ombres»
, de Diane Meur, Ed Sabine Wespieser, août 2007, 711p, 29€00

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Un cri contre l’oubli

Mots de Russie C 1Le prix des Amis des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles a été décerné en cette fin d’année 2007 au récit poignant d’Isabelle Bielecki intitulé Les Mots de Russie, édité dans une collection initiée par votre serviteur.
« Si les enfants de bourreaux ne sont pas des bourreaux, les enfants de victimes, quant à eux, demeurent des victimes. » Soixante ans après la libération des camps nazis, cette observation conserve toute sa force et, avec son récit paru à l’occasion d’Europalia Russie, l’auteure en apporte une nouvelle preuve aveuglante tout autant qu’effrayante. Fille unique de rescapés de l’univers concentrationnaire (son père, un communiste russe, et sa mère, une paysanne polonaise, s’étaient rencontrés durant leur déportation), elle a porté durant toute sa jeunesse le drame de ses parents. Arrivée dans l’immédiat après-guerre en Belgique où sa famille avait trouvé refuge, la narratrice, enfant d’un couple torturé, a été, jour après jour, la victime muette de l’affrontement permanent entre celui qui voulait se souvenir et celle qui préférait oublier, jusqu’à leur double suicide. Cette tragédie provoqua en elle une amnésie qui dura plus de quinze ans avant de céder, pied à pied, sous le poids des mots de son père, véritable cri dans la steppe de sa mémoire blanchie, les mots de Russie… Un récit pudique et fort, poignant et affligeant. Inoubliable.
Bernard Delcord

Les Mots de Russie par Isabelle BIELECKI, Fernelmont, Éditions Modulaires Européennes, 2005, collection Catharsis, 178 pp., 16,00 €.

06.12.2007

Prix européen : première avec Jacques Delors

EUROPESi le Prix Européen du Livre était ouvert aux essais, romans, receuils de poésie, etc, force est de constater que le jury s'est focalisé sur les essais au sein de la production d'ouvrages dans la CEE. Jacques Delors, président du comité de parrainage de ce nouveau prix a lui-même déclaré hier soir au sein de l'hémicycle : "Ce manifeste d’un authentique militant pour les Etats-Unis d’Europe constitue une importante contribution au débat sur notre avenir. Elle émane d’une personnalité politique qui, en tant que Premier Ministre de la Belgique, s’illustre constamment par sa volonté de faire avancer la construction européenne, tant par ses propositions innovantes que par sa recherche de compromis dynamiques."
Il n'a donc pas été clairement question de découvrir un nouveau Céline ni de consacrer l'oeuvre d'un géant européen de la littérature.
Petit entretien au Parlement européen après la remise des prix avec l'ancien président de la commission.

  JACQUES DELORS - Brice Depasse


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Photo : Nicky Depasse

01.12.2007

Prix Wepler : Olivia Rosenthal

on n'est pas là pour disparaîtreNous n'en avions pas encore parlé pour laisser le soin à François-Marie de vous présenter ce "On n'est pas là pour disparaître" qu'il a particulièrement apprécié.

  FRANCOIS-MARIE - Nicky 2

"On n'est pas là pour disparaître", Olivia Rosenthal, Verticlaes, 2007, 215p, 16€50.

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13.11.2007

Christophe Ono-Dit-Bio, prix Interallié 2007

ONODITBIOChristophe Ono-dit-Biot, 32 ans, journaliste au Point, s'est déclaré très ému de recevoir ce prix pour son troisième roman, "Birmane". Choisi au premier tour par six voix contre quatre à "Nada exist" de Simon Liberati, Christophe Ono-dit-Biot a aussitôt appelé "à ne pas oublier la Birmanie et les Birmans" après la répression violente des manifestations d'opposition par la junte au pouvoir.
Si son roman a bénéficié de ces circonstances dramatiques, il ne faut pas mettre la sincérité de l'auteur et la qualité de son livre (nous vous invitons, d'ailleurs, à lire notre chronique en cliquant sur la couverture).

  CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT - Nicky Depasse 1
  CHRISTOPHE ONO-DIT-BIOT - Nicky Depasse 2

«Birmane» de Christophe Ono-Dit-Biot, Plon, 441p, 21€

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